Une leçon de diplomatie tirée de notre histoire
La Grande Paix de Montréal de 1701, l’un des plus grands rassemblements diplomatiques de l’histoire du continent, peut encore nous inspirer aujourd’hui, estime Éric Cardinal.
Il existe au Québec un anniversaire dont nous devrions tous connaître la date. Pourtant, le 4 août passe presque sous silence. C’est le jour où, en 1701, Montréal est devenu le théâtre de l’une des plus grandes réalisations diplomatiques de l’histoire de l’Amérique du Nord. Son 325e anniversaire mérite aujourd’hui d’être connu par tous, célébré.
Depuis plus de 25 ans, j’accompagne, comme consultant en relations publiques spécialisé en affaires autochtones, des gouvernements, des entreprises, des organisations et des communautés partout au Québec. J’ai été témoin de collaborations porteuses et de rapprochements inspirants, mais aussi de tensions et d’incompréhensions.
En 2008, j’ai eu le privilège de cosigner, avec Denis Bouchard et Ghislain Picard, l’essai De Kebec à Québec : cinq siècles d’échanges entre nous, consacré aux relations entre les peuples autochtones et les Québécois. J’y soulignais une conviction que les trois auteurs partagent et qui représente bien l’esprit de la Grande Paix de Montréal de 1701 : lorsque le dialogue est sincère et fondé sur le respect, les relations progressent et les partenariats les plus ambitieux deviennent possibles.
À l’été 1701, Montréal n’est encore qu’une petite colonie protégée par une palissade de bois. Pendant quelques jours, il devient pourtant le cœur diplomatique de l’Amérique du Nord. Près de 1300 délégués de 39 nations autochtones y convergent pour mettre fin à près d’un siècle de conflits et jeter les bases d’une paix durable.
Il faut imaginer la scène. Le fleuve se couvre de canots venus des Grands Lacs, de l’Outaouais, de la vallée du Saint-Laurent, du Saguenay et de plus loin encore. Des centaines de tentes se dressent sur l’île et autour de Montréal. Des langues, des cultures et des traditions se rencontrent. Chefs, diplomates, guerriers, familles et interprètes prennent part à l’un des plus grands rassemblements diplomatiques de l’histoire du continent.
La Grande Paix de Montréal dépasse largement l’histoire de la Nouvelle-France. Elle constitue d’abord une grande réussite de la diplomatie autochtone. Des leaders visionnaires, dont le grand chef wendat Kondiaronk, ont travaillé pendant des années à rapprocher des nations autrefois ennemies et à rendre possible une coexistence pacifique. Cette paix n’a pas été imposée par la force. Elle a été bâtie par la parole, l’écoute, la négociation et le respect mutuel.
Un anniversaire qui nous parle
C’est pourquoi cet anniversaire nous parle encore aujourd’hui. Il rappelle que les relations entre les peuples autochtones et les Québécois ne se résument pas aux conflits ou aux incompréhensions qui ont marqué certaines périodes de notre histoire. Elles reposent aussi sur des alliances, des collaborations, des échanges et des projets communs. Bien avant que l’on parle de réconciliation ou de relations de nation à nation, des femmes et des hommes avaient compris qu’il était possible de bâtir un avenir commun sans renoncer à leurs identités.
Depuis 325 ans, nos parcours se croisent de multiples façons. Les peuples autochtones et les Québécois ont partagé ce territoire, façonné ses régions, développé ses ressources, enrichi sa culture et contribué à son rayonnement. Aujourd’hui encore, nous devons travailler ensemble pour relever des défis communs : protéger l’environnement, développer les régions, préserver les langues et les cultures, et bâtir une prospérité plus inclusive.
Le 325e anniversaire de la Grande Paix de Montréal est donc bien plus qu’une commémoration. C’est l’occasion de célébrer une relation qui continue d’évoluer, de reconnaître la contribution fondamentale des peuples autochtones à notre histoire commune et de rendre hommage à celles et ceux qui ont choisi le dialogue plutôt que l’affrontement, la rencontre plutôt que la méfiance, l’avenir plutôt que les divisions.
Alors que nous cherchons collectivement à approfondir les liens entre les Premières Nations, les Inuit et les Québécois, la Grande Paix nous rappelle que les plus grandes avancées naissent souvent de l’écoute et du respect.
Elle nous enseigne qu’aucune société ne grandit seule et qu’un partenariat véritable repose sur la reconnaissance mutuelle et la réciprocité.
Trois cent vingt-cinq ans après la signature du traité, nous avons toutes les raisons de célébrer cet héritage. La Grande Paix de Montréal n’est pas seulement la fin d’une guerre. Elle symbolise une rencontre réussie entre les peuples et montre ce que nous pouvons accomplir lorsque nous choisissons de travailler ensemble.
Si l’histoire nous invite parfois à réfléchir, celle-ci nous donne surtout des raisons d’espérer.
En ce 325e anniversaire, célébrons l’amitié qui nous unit, la richesse de nos échanges et la promesse d’un avenir partagé, car la Grande Paix n’appartient pas seulement au passé. Elle vit encore dans notre présent et nous invite à construire, ensemble, les 325 prochaines années.
Les grandes sociétés ne sont pas seulement façonnées par leurs victoires militaires ou leurs succès économiques. Elles le sont aussi par leur capacité à faire la paix. Voilà peut-être la plus grande leçon que nous lègue la Grande Paix de Montréal, 325 ans plus tard.
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