Peut-on parler de l’avenir du Québec sans les Premières Nations ?
Lors du débat Face-à-face de TVA, le journaliste Paul Larocque a posé une question qui mérite d’être saluée. Dans une campagne où les enjeux autochtones ont été largement absents des échanges, il a rappelé une réalité devenue incontournable : plusieurs des grands projets qui façonneront l’avenir du Québec, notamment en matière de développement énergétique, ne pourront se réaliser sans la participation et le consentement des Premières Nations.
La question a donné lieu à un échange entre Christine Fréchette et Paul St-Pierre Plamondon à propos de Churchill Falls et d’un éventuel projet de souveraineté. Au-delà des positions partisanes, un constat s’impose : il n’est plus possible de réfléchir à l’avenir politique, économique ou énergétique du Québec sans tenir compte des Premières Nations.
Voilà un point de départ important. Mais cette reconnaissance de la nécessité d’obtenir le consentement des Premières Nations soulève une question plus fondamentale encore : sommes-nous prêts à reconnaître pleinement leur droit à l’autodétermination ?
Car aucun des grands enjeux qui marqueront l’avenir du Québec, qu’il s’agisse du développement énergétique, de l’exploitation des ressources naturelles, de l’avenir constitutionnel ou de la souveraineté, ne peut être sérieusement abordé sans la participation des Premières Nations.
C’est ce qui nous amène aujourd’hui à prendre la plume ensemble.
Nous nous sommes connus il y a plus de 20 ans, alors que l’un dirigeait l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador et que l’autre conseillait le ministre responsable des Affaires autochtones du Québec. Malgré les années et les fonctions occupées depuis, nous demeurons animés par une même conviction : les peuples doivent pouvoir déterminer eux-mêmes leur avenir. Cette conviction vaut autant pour les Premières Nations que pour le peuple québécois.
Certaines avancées des dernières décennies pouvaient laisser croire que les enjeux autochtones trouveraient enfin leur place dans le débat politique québécois. Hélas, ce n’est toujours pas le cas. Les leaders autochtones portent encore le fardeau de rappeler des réalités qui devraient pourtant faire partie intégrante de toute réflexion sur l’avenir du Québec.
Or, ces enjeux ne concernent pas uniquement les Premières Nations. Ils touchent aussi l’avenir économique, énergétique, démocratique et territorial du Québec. Pourtant, une hésitation persiste lorsqu’il s’agit de tirer toutes les conséquences de la reconnaissance des droits des peuples autochtones. Trop souvent, ces droits sont abordés uniquement sous l’angle des droits de la personne, alors qu’ils concernent également la gouvernance, l’économie, le territoire et l’organisation politique du Québec de demain.
Toujours pas endossée
Nous pensons notamment à la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. Ce texte invite les États à repenser leurs relations avec les peuples autochtones et à reconnaître pleinement leur capacité à se gouverner eux-mêmes. Pourtant, malgré les discours favorables des dernières années, le Québec ne l’a toujours pas officiellement endossée.
L’une des réserves souvent exprimées concerne le droit à l’autodétermination, parfois présenté comme une menace à l’affirmation nationale québécoise. Nous croyons exactement le contraire.
L’autodétermination des Premières Nations ne diminue en rien celle du peuple québécois. Un peuple qui revendique le droit de choisir son destin devrait être le premier à reconnaître ce même droit aux autres peuples. Le Québec demande depuis longtemps que soient reconnus son caractère national, sa langue, sa culture et son droit de faire ses propres choix collectifs. Les Premières Nations expriment la même volonté de préserver leurs langues, leurs cultures, leurs institutions et leur capacité de décider de leur avenir.
Ces aspirations ne placent pas les peuples en concurrence. Elles devraient plutôt les conduire à reconnaître leurs droits réciproques et les responsabilités qu’ils exercent à l’égard du territoire.
Car le territoire n’est pas un simple espace à posséder ou à exploiter. Il porte des histoires, des relations et des responsabilités. Lui rendre sa dignité exige de reconnaître les peuples qui l’habitent, leurs liens avec lui et leur droit de participer pleinement aux décisions qui engagent son avenir.
Avant cette campagne, les responsables politiques québécois parlaient régulièrement de réconciliation et de relations de nation à nation. Aujourd’hui, ces notions semblent avoir disparu du débat public. Pourtant, la campagne électorale devrait être l’occasion de préciser ce qu’elles signifient concrètement.
Comment parler de relations de nation à nation lorsque les gouvernements des Premières Nations ne disposent pas toujours des pouvoirs, des ressources et des outils nécessaires pour agir pleinement comme des gouvernements ?
Cette question devient encore plus pressante alors que plusieurs communautés doivent composer avec des défis importants liés à la sécurité, à la criminalité et à la vitalité de leurs institutions. On ne peut sérieusement parler d’autodétermination sans se préoccuper de la capacité des gouvernements autochtones à protéger leurs citoyens et à exercer pleinement leurs responsabilités.
Pourtant, l’autodétermination, la gouvernance et la relation entre le Québec et les Premières Nations demeurent largement absentes de cette campagne.
Ce silence ne fera disparaître aucun de ces enjeux. Il prive plutôt le Québec d’une discussion essentielle sur son propre avenir et sur la relation qu’il souhaite établir avec les Premières Nations.
Le territoire demeure. Les peuples aussi. Peut-on vraiment penser l’avenir du Québec sans les Premières Nations ? La question ne devrait même pas se poser.
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